Jägertürme

Atlas sauvage des Jägertürme

« Ihr Wälder schön an der Seite, / Am grünen Abhang gemahlt, / Wo ich umher mich leite, / Durch süße Ruhe bezahlt / Für jeden Stachel in Herzen, / Wenn dunken mir ist der Sinn, / Den Kunst und Sinnen hat Schmerzen / Gekoster von Anbeginn. » (Der Spaziergand, Friedrich Hölderlin)

Ce pourrait être des structures précaires telles qu’on les trouve dans les ZAD, des installations inventives, des lieux où se mettre en retrait afin de reprendre vie.

On dirait des oiseaux de bois posés dans les forêts, aimables aux divinités comme aux grands solitaires.

Les Jägertürme photographiées par Frédérick Carnet un peu partout en Allemagne et dans la Sarthe, sont des tours de chasseurs, mais bien davantage que des postes de tuerie, ce sont des temples pour le regard et l’écoute.

Architectures vernaculaires inscrites dans une époque de dématérialisation massive, les Jägertürme indiquent la persistance d’un mode d’être et de perception – une cabane, un arbre, des animaux – ne devant rien aux enchantements virtuels.

A la façon des enfants apprenant à grandir par les sens et le corps en alerte, les chasseurs en leur ermitage perché sont des conservateurs du patrimoine vivant de l’humanité.

Ils sont là, en leur abri de guet, invisibles et exposés, dans l’oubli et l’affût, traversant les saisons, moins dangereux que les écervelés.

Saint-Siméon le Stylite se nourrissait de fruits secs et de l’esprit de Dieu, ils se repaissent de vent froid et des chants de la création.

Proches des artistes en leur don d’observation, ces obstinés armés de carabines sont les frères de vision du photographe muni de son petit compact numérique aux grands pouvoirs, aussi curieux dans le paysage que le dodo de l’île Maurice.

Tout pourrait s’écrouler, tout s’écroule - nous sommes dans l’ère de la collapsologie -, mais ces assemblages de bois, quelquefois couverts de bâches, tiennent bon.

Quelques rondins, une échelle de guingois, et un siège, trône aussi sublime que dérisoire : voici le royaume des réfractaires à l’arasement des cultures, aux dévoyés de la mondialisation réductrice, dissidents superbes de leurs considérations inactuelles.

Ils sont là, dans les tableaux de Frédérick Carnet, d’autant plus présents qu’insiste leur présence invisible au cœur de chaque image.

Ils sont givrés, gelés, frigorifiés. Ils ont chaud, suent, s’étouffent.

Ils reviennent peut-être triomphants de leur maraude oculaire, mais là n’est pas l’important, quand il s’agit d’abord de faire preuve de sagesse, de patience, d’endurance.

Marchepied des extases pour des Indiens sans tipi.

Chaires d’extérieur pour des prêches adressés à des simples. Plateformes branlantes pour les plongeurs de l’absolu.

Bien sûr, l’histoire du mal métaphysique n’est pas niée : ces postes d’observation fragiles sont aussi de la famille des miradors, des infrastructures de coercition, de l’œil qui scrute les condamnés.
Mais l’on peut aussi les considérer comme des acteurs burlesques, plantés dans les herbes comme des échassiers comiques, fanfarons dansant la gigue sur un plancher troué.

Avec leur air buté, ils sont indécidables, points de mire ou lettres volées, chargés de pluies printanières ou d’éclats d’or, intervalles de durée dans l’emballement général des idiorythmies et de la montée démente des eaux du temps.

« Belles forêts sur le côté, / Peintes dessus la verte pente / Où ça et là je me dirige, / D’un doux repos récompensé / Pour chaque épine dans le cœur / Quand j’ai le sens tout assombri / Parce que l’art et les pensées / Depuis toujours coûtent douleurs. » (Der Spaziergang, traduction Bernard Pautrat)

Fabien Ribery

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